Demain, j’arrête ! Accroupie, la tête au-dessus de la cuvette des toilettes, les cheveux, ternes et dévitalisés tenus en arrière, le front perlé d’une sueur acide, mon estomac se tord une dernière fois de désespoir et je me fais la même promesse que depuis deux ans,
« Demain, j’arrête ! ».
Je traverse l’enfer. L’enfer de l’image de soi et du regard des autres, l’enfer du mensonge et de la simulation, l’enfer de l’enfermement et de la solitude, l’enfer du contrôle permanent.
À une invitation à déjeuner ou à dîner (autre que celle de mes parents ou de mes copines), un leitmotiv, « non merci, je ne suis pas disponible » ; À toutes les remarques faites lors du repas dominical en famille, une réponse imparable, « J’ai eu une semaine de dingue » ; À une sortie entre copines, impossible à décliner, « où sont les toilettes ? ».
Jusqu’au moment où il n’y a plus de simulation possible, ni même de mensonge. Me voilà sur un lit d’hôpital, perfusée, tuyautée… Le début d’un autre enfer, l’enfer de la réalité de la mise en danger de mort, l’enfer de l’image de soi et du regard des autres toujours. Un an et demi de suivi pour sortir de ce cauchemar, et paraît-il que l’on n’en guérit jamais vraiment…
Ce matin, comme régulièrement, je pense à cette jeune femme de l’époque, avec tendresse et compassion et la félicite du courage et de la force mis en œuvre pour choisir de vivre. Je me suis levée tôt, avant le lever du jour. Ce jour est un jour particulier. Ce soir nous festoierons entre amis pour passer le cap de la nouvelle année. Il est vrai qu’aujourd’hui encore ce que j’aime avant tout dans les célébrations, c’est la réunion soit de la famille soit des amis, en tout cas des personnes que j’aime. C’est l’effervescence autour de la préparation de la table, de la décoration, les odeurs dans la maison, le rire des enfants, les couleurs, les vêtements que l’on porte, le maquillage exceptionnel qui finit quand même par dégouliner en fin de soirée, les chaussures à talons qui font mal aux pieds, le vin que l’on boit et qui nous enivre, les grandes déclarations, les embrassades, le libre court à toutes les émotions, la gueule de bois le lendemain parfois, le collant fin filé mis juste une fois… Ambiance festive, chaleur, amour, partage, éclats de rire, c’est de cela dont je me nourris principalement.
Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé cette année de sortir le grand jeu en cuisine avec une excitation non dissimulée car depuis plusieurs jours je sonde les uns les autres pour satisfaire au mieux toutes ces bouches délicates et exigeantes. L’heure est à la vérification de tous les ingrédients nécessaires au régal des papilles. Je n’échappe pas au doute des dernières heures avant la réception, la journée va être longue. Je souffle sur mon thé brûlant tout en me répétant mentalement l’organisation de la préparation. Je vais commencer par le duo de verrines, à l’avocat et saumon d’un côté et à la betterave et au fromage frais de l’autre ; tout un rayonnage du réfrigérateur leur est réservé. Le finissage est très important, quelques dés fins de saumon, saupoudrés subtilement de piment d’Espelette garniront les unes tandis que des pignons rôtis à point accompagnés de chips de betteraves réhausseront les autres. Suivront de près les étapes de préparation pour les sucettes de foie gras (végétal bien-sûr) à la pomme confite. Le pain d’épices maison, qui me servira de chapelure pour agrémenter ce plat, est prêt depuis hier. Je ris encore au souvenir de l’empressement à descendre des chambres des bouches sucrées, par l’odeur alléchées. Heureusement, j’avais anticipé la réaction de mes gourmands, et j’ai immédiatement contenté ces appétits avides de goûter…
Bientôt dix-huit heures, les fingers de confit de canard aux figues, croustillants et dorés au miel de thym seront juste à réchauffer, les mini-blinis à l’houmous de potiron donneront le top départ des festivités. Table dressée, les petits plats dans les grands, champagne au frais et vin rouge mis en carafe pour une meilleure oxygénation, je peux aller tranquillement me préparer, une bonne douche puis je maquillerai ma bouche et mes yeux comme un soir de fête, collants fins et talons hauts pour mettre en valeur le galbe de mes jambes… Mes invités peuvent arriver.
La vie, malgré ses tourments, est un cadeau précieux et à chaque jour qui passe depuis cet épisode, la même promesse : « Plus jamais ça ! ».
Un texte d’une belle efficacité, d’une grande densité, et je trouve particulièrement réussi du point de vue des détails : les mots qui frappent, précis, les images vives et abondantes. On notera un 1/3 – 2/3. Un tiers qui restitue très vite la violence du cauchemar vécu, le maelstrom et qui, parce que court, reste pudique tout en ayant le courage d’exprimer à la fois l’essentiel et l’ensemble. Puis 2/3 de célébration, de victoire, avec une partie gourmande (rien que raconter les mets, les décrire est un signe de victoire – c’est comme la victoire d’un ancien alcoolique capable de regarder une bouteille en face, ou un ex-fumeur devant un fumeur, j’imagine, quoique là ce soit un mal tellement plus fort encore) qui nous amène en montée sur la chute joyeuse, sur ce moment public de la célébration victorieuse qui advient. Les convives, sans doute, ne sachant pas à quel point il se déroule/va se dérouler un événement majeur chez le personnage. Bravo.
Sur ce sujet, il y a eu beaucoup d’écrit. Mais j’ai souvenir, il y a quelques années de la sortie simultanée, par hasard, de deux ouvrages qui traitaient de l’anorexie (que je n’ai pas lus, mais les titres m’avaient interpelé).
L’un portait en titre un terme médical – titre que j’ai d’ailleurs oublié. L’autre était sobrement titré « Tu peux sortir de table ». Ce second titre dans cette simplicité, dans cette formule sans doute entendue maintes fois par le personnage ou l’auteure (c’était plutôt un essai, un témoignage, je crois), dans tout l’implicite vertigineux qu’il levait était d’une force incroyable à mon sens (et c’est pourquoi cette histoire de titres m’avait marqué). C’est d’ailleurs ce 2e ouvrage qui je crois a le mieux marché et s’est fait davantage remarquer. Immédiatement, avec ce titre, on saisissait l’enjeu. Ce que je veux dire avec ça, c’est que sur ce sujet, il n’y a que de la parole et de l’humanité, du littéraire, qui peuvent rendre, ou essayer de rendre au plus près ce que vit une personne atteinte. Une désignation médicale est une banalisation. Là, on est dans des mystères et des drames humains qui ne peuvent s’exprimer que par « punchline » (phrases choc) comme on dit. C’est ce qui se passe ici dans ce texte. Il faut « Les mots pour le dire », comme avait titré Marie Cardinale sur le récit d’une autre maladie. Enfin, on notera comme chez Marie Cardinale (qui appelait dans son superbe ouvrage la maladie, « La chose ») que Marine n’a pas nommée la chose, c’est juste « ça ». Bref, des mots chocs d’un côté ajoutés à une dénégation de l’ennemi pour le vaincre. Le nommer, serait le faire trop exister, lui en concéder encore. Or là, c’est « plus jamais ça ».
Marine bonsoir,
Texte joliment écrit sans fausses notes, avec justesse, équilibre, respect de soi et des autres. J’ai juste été déstabilisée par le passage à « maintenant » qui arrive pour ma part et dans ce que je ressens de manière très soudaine. Bravo pour la délicatesse dans la description de l’avant. Une bien jolie victoire sur soi et pour soi.
Merci Francis… effectivement je voulais faire ressortir cette victoire si fragile soit elle en réalité car l’anorexique ne se nourrit jamais tout à fait comme une personne n’ayant pas eu ce trouble alimentaire… La victoire est de toute façon que « ça » ne mènera plus jamais le personnage à l’extrême… ou bien ce serait un choix différent et une autre histoire… pour répondre à Emije, j’ai essayé une transition entre l’avant et l’après par le paragraphe sur ce que je retiens avant tout des célébrations…. peut être n’est elle pas suffisamment développée pour que le maintenant soit moins soudain ou brutal… une chose est sûre, une fois que j’ai préparé tout ça, je n’ai plus faim